La Cerisaie d’Anton Tchekhov

La Cerisaie

Anton Tchekhov

Mise en scène de Julien Muller. Traduction de Jean-Claude Carrière.
Représentations en jauge très réduite à la salle Area 12, Paris 12ème, en 2021.


Jouée pour la première fois en 1904, année de la mort de Tchekhov, La Cerisaie est le symbole de la fin d’un monde aristocratique condamné par les bouleversements sociaux-politiques de la Russie au tournant du XXème siècle.

Lioubov revient à la Cerisaie pour la première fois depuis 3 ans après avoir fui à Paris suite à la mort de son fils. En effet, à cause des dettes, La Cerisaie doit être vendue aux enchères. La proposition de Lopakhine, fils de moujik devenu riche marchand, de lotir la propriété avec des datchas pour les estivants ne sera jamais prise au sérieux par Lioubov et son frère Gaëv, qui considèrent ce projet comme absurde et vulgaire.

C’est une pièce sur le changement et l’avènement d’un monde nouveau, qui rend compte d’une réalité à la fois comique, tragique et banale. Mais c’est aussi le témoignage du déni que chacun peut ressentir face aux bouleversements et à l’ordre établi des choses.


« Songez que je suis née ici, que mon père, ma mère, mon grand-père vivait ici : j’aime cette maison. Sans la Cerisaie, je ne comprends pas ma propre vie et, s’il faut vraiment la vendre, qu’on me vende avec elle. »

Lioubov Andréïevna Ranevskaïa
La Cerisaie d’Anton Tchekhov

Note d’intention de Julien Muller

Lorsque Tchekhov écrit La Cerisaie, qui sera sa dernière pièce, il l’annonce comme une comédie.

Ceci peut surprendre pour définir une œuvre dont les protagonistes sont confrontés au deuil, aux dettes, à la vente forcée du domaine, à la perte de l’enfance, aux amours malheureuses, à l’incapacité à sortir de leur léthargie…

S’agirait-il d’une mise en garde destinée à Stanislavski qui s’apprête à monter La Cerisaie, et dont les précédentes mises en scènes des pièces de Tchekhov avaient semblé à ce dernier trop dramatiques ?

On perçoit vite qu’en dépit des drames qu’ils vivent, les protagonistes ne renoncent jamais. Ils ne cessent de chercher des solutions qu’ils pensent pouvoir trouver (mais y croient-ils vraiment ?) dans un ailleurs indéfini, souvent chez l’Autre, perçu simultanément comme un reflet de leurs propres turpitudes mais aussi comme un possible sauveur.

Tous oscillent entre un sentiment de lassitude, voire un dégoût face à l’inertie environnante, et une tendresse, une empathie pour cet autre si semblable.

Cette recherche éperdue de lien, cet élan intense et aussitôt avorté, crée la dynamique de la pièce. Face aux réalités économiques et financières rappelées désespérément par Lopakhine, le fils de moujik devenu riche et qui incarne la transformation de cette société, chacun pense pouvoir agir comme il le faisait auparavant, en s’agitant, en sollicitant une aide qui ne vient plus.

On sait bien que l’humour ne se dissocie du drame que par le degré de lucidité et la distance prise avec les évènements. Or tous les protagonistes de la pièce portent un regard d’une perspicacité redoutable sur leur propre sort et celui des autres.

Et c’est bien le décalage entre cette énergique recherche de salut, cet enthousiasme pour son prochain et l’impuissance de cet autre si velléitaire, qui confère à la Cerisaie son humour décapant et si cruel.